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Shiva


(le mantra de Shiva chanté avec le son : )    

Shiva correspond à ce qui est toujours manifeste, tout en restant non formulé :

Dans une danse au-delà des gestes, des mouvements, de la musique et de la forme particulière de l’interprète se dégage un quelque chose qui ne peut être exprimé. Dans une musique, c’est la même chose, il y a un point d’attention qui englobe l’ensemble de la sensation, comme si le déroulement dans le temps se démontrait à chaque instant différent mais unique.

C’est l’instant premier, toujours renouvelé :

« La conscience que l’on a au premier instant d’une sensation, d’une intuition, d’un désir, est vive, intense et indifférenciée, ébranlement instantané, elle pénètre celui qui l’éprouve d’une impression extraordinaire pour la raison que l’homme n’a pas encore perdu contact avec la réalité profonde et que Shiva opère en lui, bien qu’à son insu. En cet instant précis, pour qui réussit à s’y maintenir, jaillit l’illumination ; mais le cas est exceptionnel et à l’instant suivant l’homme reprend sa propre initiative, se posant comme un moi face au non-moi, sous la poussée de sa tendance dualisante (vikalpa.). Ce second moment appartient à la construction mentale, du domaine conceptuel et logique. Enfin, au troisième instant, ce qui fut plénitude sensorielle puis idée, devient objet construit qui doit remplir une fonction et tombe, de ce fait, dans le domaine de l’activité. »

Shiva est également présent dans toutes les formes de sensations qui submergent la pensée, il peut s’agir de la colère, la folie, la peur, l’hallucination, la joie et plus généralement toutes les situations qui amènent à l’arrêt du dialogue intérieur. La plupart du temps, nous restons emportés et inconscients, ne faisant plus qu’un avec l’énergie réalisatrice, mais de fait, là se tient Shiva. Ainsi, si l’on se remémore le malheur ou le bonheur, et que l’on se tient à l’instant premier d’où jaillit les pleurs ou les rires, il y a dans la toute première intention, dans la toute première énergie, dans la toute première inspiration, un élan, la recherche d’un support, un sentiment qui se confie, une mémoire sûre qui s’actualise à cet instant. Cet élan spontané produit un contact avec la toute puissance du Bhairavà. Au moment de ce contact, vous êtes dans la nature de Shiva.

Shiva est aussi dans la beauté ineffable des paysages et de toutes les formes prises par les êtres et l’univers. Il se pare de toutes les apparences et en assume tous les revêtements. Shiva est ce qui transparaît dans la vue de toutes les formes qui nous entourent, qu’elles nous apparaissent statiques ou en mouvement. Toutes les sensations se reflètent dans sa conscience, et toutes les formes de perceptions qui en découlent ne font qu’apparaître sa présence. Tout ce qui apparaît est uniquement le fait de la prise de conscience de Soi, en Soi et par le Soi. Sa véritable puissance se situe à ce niveau, là où il sied en lui-même, ayant pour couronnement de sa personne sa puissance, son omniscience et sa seule connaissance.

Les différents visages de Shiva :

(inspiré de la Bhakti : chef d'oeuvre littéraire de Lilian Silburn)

« Bhairava, Paramashiva, sont les noms que les Shivaïtes cachemiriens donnèrent à l'absolu, au Tout invisible (nikihila). Mais à côté de cette pure Conscience indicible, ils firent place à un aspect personnel du Dieu lié à sa manifestation et qu'ils nommèrent Shiva, Maheshvara, Sankara, Bhagavan, Isha, Sambhu, etc..., le Seigneur à la fois transcendant et immanent auquel s'adresse la vénération des fidèles .»

Mâyâvin, le magicien :

Shiva apparaît d'abord comme le magicien qui engendre par son sortilège (Mâyâ) la diversité phénoménale. Peintre prodigieux, il étend sur la toile de sa propre conscience, sans instrument ni matériel, la fresque de l'univers. Il marque de son sceau (Mudrâ) le monde entier en distinguant mâles et femelles. Acteur, il joue la pantomime des trois mondes, (veille, rêve et sommeil) s'identifiant aux personnages dont il assume tous les rôles; il se laisse souvent prendre à son jeu au point d'oublier son véritable moi. A cet oubli de soi-même répond, sur le plan mystique, et pour y porter remède, la prise de conscience ou souvenance ininterrompue de soi. »

Pashupati, gardien du troupeau :

« Shiva est encore le Dieu compatissant, sous cet aspect il est imploré sous le nom de Pashupati, gardien des âmes asservies. (pashu) qu'il protège et aiguillonne sur le chemin de la délivrance. Shiva est dénommé sur chaque pétale de chaque Lotus. Au centre de chaque Chakra s’unissent Shiva et Shakti. Shiva est le principe même de l’identité, et cette identité est dénommée, pour cela il est la divinité des divinités, profondément enfoui dans le cœur des hommes et le souffle des bêtes. »

Umâpati, l'amant d'Umâ :

« Shiva est Dieu d'amour, époux bien-aimé de l'énergie, Umâ ou Parvati, qu'il tient éternellement enlacée. A cet universel amour répondent l'ivresse et la folie des coeurs aimants et fidèles. Shiva est ainsi l’objet de toute adoration, il est l’idéal amoureux, objet de tous les désirs et c’est pour cela qu’il prend forme. Archétype de la Déesse qui donne à l’amour une chance d’exister, Umà, la vierge, lui témoigne un amour illimité, et Shiva en assume tous les élans amoureux et toutes les adorations. Umà représente la virginité à l’état pur, elle attend depuis que dure la nuit de Shiva, son amant, et leur amour enfin annoncé, dure jusqu’à ce jour, comme leur lune de miel. Shiva est à ce titre Umàpati, l’amant d’Umà et c’est pour cet amour que se consume le Bhaktà, élan mystique d’où règne la seule adoration, de ce qui peut être adoré de meilleur et de plus sûr. À celui qui aime Shiva du même amour que Shiva aime la déesse, se produit alors mise à l’unisson par l’absorption amoureuse (Samavesa). »

Virupaksha, Shiva indifférencié :

« En tant que Virupaksha ou Trilocana, Shiva possède un troisième oeil : oeil de feu qui consume la dualité et détruit la mort et, en même temps, oeil de compassion qui rayonne de félicité et d'amour mystiques. Cet aspect du Dieu reflète sur le plan spirituel dans l'absorption contemplative. »

Dhurjati, ascète et Shivaratri, Nuit de Shiva :

« Shiva revêt la forme de l'ascète, maître du yoga et des siddhi - Kapâlin -. Il réduisit en cendres le dieu de l'amour charnel qui, tandis qu'il pratiquait l'ascèse au bûcher funéraire de Parvati, essayait d'eveiller en Lui, l'amour pour Umâ. Mais au delà encore il est Bhairava, terrifiant et nu, absorbé en lui-même dans l'indifférenciation primordiale. A cet absolu ineffable, accède le renonçant qui suit héroïquement la voie du vide et du nirvikalpa, nuit obscure et douloureuse, débouchant sur la Nuit de joie indicible et d'éblouissement silencieux. Shiva est ainsi la certitude absolue de ce qu’il y a de meilleur, à ce titre il gouverne sur l’informe. Ne faisant aucune concession, il anéantit sans états d’âmes toutes les prétentions et se repaît sans conteste de toutes les destructions, car si c’est pour lui que s’initient les élans les plus sublimes, c’est encore pour lui que se manifestent les réalités les plus sordides. Qu’il n’ait plus le goût voulu de lui-même et sans pitié il provoque le retour à l’informe, et à la nuit, ses exigences sont immenses et seule importe en définitive sa propre personne. »

Natarâja, Roi des danseurs :

« Shiva est enfin le danseur cosmique qui crée et détruit l'univers par ses mouvements aussi impétueux, tantôt frénétiques et farouches ; ou qui s'apaise par ses rythmes harmonieux. A ce ballet prend part le libéré vivant, qui danse spontanément dans toutes les activités de ce monde, se jouant avec amour de la vie en ses multiples aspects reconnus par lui comme étant l'expression de l'énergie divine. »

Maheshvara, le très Grand :

« A travers les millénaires, Mahesvara a été adoré comme le danseur unique qui exprime en d'innombrables danses les aspects les plus divers et les plus opposés de la Vie. Il danse avec le tambour, les grelots aux chevilles :

- Héros (vira), il brandit le trident redoutable;
- Ascète - oint des cendres de l'univers, avec son chignon tressé, ses serpents brillants comme des bijoux, sa guirlande de crânes, il porte le rosaire, la peau de tigre, un crâne en guise de bol à aumône;
- Destructeur, il est armé de l'arc et des flèches, de l'épée, de la massue....;
- Gardien du troupeau, il serre dans ses mains le lacet, l'aiguillon et le croc;
- Souverain des dieux, rayonnant de gloire, il est muni de ses insignes : l'ombrelle blanche de la pleine lune et l'éventail de la voie lactée; à l'aide la Gangâ qui ruiselle de sa mèche de cheveux, il asperge l'univers;
- Mystique, il se drape dans le halo radieux de son corps cosmique, un croissant de lune dans sa chevelure et le troisième oeil sur son front .»

Tel est le cadre mythologique et symbolique dans lequel les poètes cachemiriens ont intégré leur conception de l'amour divin. Citons pour exemple le Stavacintâmani de Bhattanârâyana, traduit par Lilian Silburn :

« Tout ce qui est mien, ô Puissant Seigneur ! Parole, esprit, action et mon corps même, que tout cela, par Ta grâce, soit seulement la parure de Ta réalité.»

un autre texte :

« Dans le vide, au centre de la Nirvana-Shakti est le suprême Shiva, dont la nature est vacuité. C'est lui la réalité absolue, exempte de Mâyà, le Soi de tous les êtres, le suprême Hamsa, le Guru, dont la réalisation confère la Délivrance. »

ou encore :

« Dans le Brahmâ-randra-Chakra au sommet de la tête est le Lotus à mille pétales qui a l'éclat de toutes les couleurs. Au milieu du Lotus, la Divinité est le Guru. Sa Shakti est la Conscience illuminée. Le Rsi est la Forme cosmique. La déité est l'Être cosmique. Sa Shakti est l'illusion originelle. Le Lotus est doté de toutes les lettres. C'est l'état omniprésent, diffusif, d'entre tous les Darshanas c'est le Samkhya."