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Maithuna
Un rituel tantrique
images du film Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick

Voici l'histoire d'un jeune homme irrésistiblement attiré par l'appel de la chair et de la volupté. Un jour venu, il brise la monotonie de sa vie et trouve à s'introduire, par la ruse et le mensonge, dans une société secrète particulièrement puissante et mystérieuse. Ses adeptes s'adonnent à de grandes messes aussi décadentes que sulfureuses. Le décor de leur luxure est grandiose, somptueux et délieucement surrané.

Au cours d'étranges cérémonies, une juste assemblée y vénère, en toute franchise assassine, le culte de la Shakti. Les fleurs du mal de cette débauche libertine en sont toutes ses filles de joie, elles resplendissent dans leur corrole de nudité pour se livrer sans honte ni retenue à leurs pires fantaisies. En véritables maîtresses des lieux, ce sont elles qui choisissent parmi tous ces messieurs. D'une superbe créature, notre intrépide jeune homme est nouvellement l'élu. Le sort en est jeté, le voilà maintenant aux bras d'une inconnue. Il franchit sans ambanges les lois de la morale et trangresse l'interdit. Sans vraiment le savoir, il tient dans sa main un billet aller pour un monde sans retour...

À travers l'oeil de sa caméra d'une esthétique sans faille, Kubrick nous délivre, au crépuscule de sa vie, un des grands archétypes du Tantra. Il reprend à son compte, (est-ce volontaire ?), le rituel de l'union sexuel ou Maithuna. Ce rite ancien, propre au tantrisme, est effectivement présent dans quelques traités traditionnels. Il s'inscrit dans une philosophie de transgression afin de se libérer des conditionnements de l'esprit et plus encore des conditionnements de l'espèce.

L'occident s'est volontiers emparé de ce rite, y voyant une caution pseudo philosphique à ses fantasmes sexuels et ses envies de débauche. Des stages de "tantra", font la promotion de l'amour et de l'union sacré. L'on y vante les mérites du Kamasutra et la science de la caresse attentive. L'on se redécouvre pour mieux s'apprécier, le couple se trouverait, dit-on, renforcé, l'amour des époux renouvelé... Mais s'est oublié bien vite, à l'image de ce que nous montre le film de Kubrick, que le rite doit aller à l'encontre de toutes attaches et de toutes habitudes. Les partenaires sont tirés au sort ou selon un total anonymat. Il se pourait bien d'ailleurs, selon ces dernières règles, que vous soyez le ou la partenaire d'un homme ou d'une femme, beaucoup moins à votre goût.

De manière authentique, s'il en est, il s'agit avant toute chose d'expérimenter le véritable détachement, ou encore de s'exercer à une totale indépendance vis à vis de son ou de sa partenaire du moment. Qu'en est-il exactement lorsque il s'agit de sa femme ou de son mari ?! Peut-on y voir la trangression d'un quelconque interdit ?! ... ou bien le renforcement des liens légitimes du mariage ou du concubinage....

La tradition tantrique s'est efforcé de nous faire comprendre que l'on peut s'élever par là-même où l'on chute, que l'on peut s'émanciper par là même où l'on s'attache, et plus fondamentalement que l'énergie est une mécanique impersonnelle dotée d'un double sens. Grâce à ce pouvoir d'ubiquité (et non d'ambiguïté), il convient de transformer le plomb en or, l'opprobre en gloire, les passions en libération...

Mais voilà notre jeune héros mis au banc des accusés ! L'assemblée des notables ne plaisante pas avec ce genre de trahison, elle n'aime pas se montrer sous son vrai visage, elle veut donner le change de la respectabilité et l'image d'une parfaite h o n o r a b i l i t é. Mais le jeune homme a le coeur pur ! Face à ses juges, il n'hésite pas à se dévoiler. Contrairement à eux, il n'est pas hypocrite, il est venu ici avec l'espoir, il s'est simplement laissé emporter par sa fougue et son impulsivité. Pourtant la sentence tombe : ce sera la peine capitale !

Kubrick nous délivre ainsi une leçon de vie. Il nous montre le contraste entre le calcul et la spontanéité, entre le mensonge et la vérité, celui encore du véritable élan du coeur face à l'exercice de la duplicité. Sous les masques se cachent toutes nos lâchetés et toutes nos compromissions, ces caches-misère sont tout autant notre incapacité à nous montrer tel que nous sommes, que de notre défiance à y regarder à l'intérieur. Pourtant le contenu de cette réalité emplit toute notre vie, motive tous nos actes, plus encore cette intimité est sans conteste, celle de nos fantasmes et de nos envies les plus secrètes. Prenons par exemple certaines destinations de vacances sur le bord de la mer Méditerranée. Sur cette planète, elles ressemblent incontestablement à ce genre de rituels fantasmatiques. À bien des égards cette réputation n'est pas surfaite, bien au contraire, l'on comprend mieux pourquoi des stars et des personnalités richissimes tiennent à y posséder leur petit pied à terre ou encore quelques arpents de ponton dans ses ports de plaisance les plus réputés. Ils y affichent volontiers tout le stupre de leurs envies de débauche et toute la gouverne de leurs fantasmes les plus déliquescents.

Dans les boîtes de nuit de la côte, à Saint-Tropez, à Ibiza, à Hammamet ou à Bonifacio et j'en oublie par ailleurs, souffle le vent de la folie d'une fête démesurée qui ne se finit jamais. Les hommes célèbres et les riches héritiers, les artistes connus et les starlettes de cinéma, les nouveaux riches et les têtes couronnées ont beau s'ingénier à changer le décor de leurs rêves, à se parquer dans des endroits protégés, à s'oxygéner sur les ponts de navires en goguette, ils nous démontrent toutes et tous une seule et même nature humaine, une seule et même toile de fond, une seule et même projection. À l'image d'une humanité en détresse, il leur faut sacrifier à des excès passagers et des désirs charnels époustouflés, il leur faut s'exécuter devant la fin annoncée, s'empresser de consommer le péché, expédier la faute au plus pressé, désorganiser leur emploi du temps devenu trop chargé, revisiter les rues flamboyantes, retrouver la richesse des civilisations perdues, enfin mourir un peu sous la tenaille gourmande de la canaillerie et de la subversion réunies. Mais nous nous égarons ...

 

Enfin cette scène d'une si poignante vérité, ne saurait se terminer sur pareille honte. En aucune manière, Kubrick ne veut rendre une telle parodie de justice. Ce procès d'intention n'aura pas lieu, car il existe une clause secrète, à laquelle cette assemblée ne peut se soustraire. Elle est la toute puissance de la Shakti. C'est elle qui détient depuis toujours, la règle de ce jeu. Car, si c'est pour elle que s'initie les élans les plus sublimes, c'est encore pour elle que l'on reconnait la véritable justice des cieux. Enfin, in extrémis, elle se montre à toutes et à tous. La Shakti, souveraine, reconnaît le meilleur de ses enfants. D'une sentence irrévocable, elle oppose son véto.

C'est elle qui sera sacrifiée ! En vérité il n'y a nul autre sacrifice que celui de tous nos désirs et d'autres offrandes que celles de toutes nos actions. La scène du rituel se termine ainsi sur la reconnaisance de ce qui est pur en rapport avec ce qui ne l'est pas. Le premier cherche à s'identifier à la Réalité, le second à ce qui est Factice. Cette interprétation reste subjective, mais il est bien certain que les grands artistes du monde contemporain, les grands génies de l'histoire de l'humanité ont tous abondamment puisé dans ces grands archétypes, monde minimal et sublime empreint de puissance et du parfum d'un au-delà, comme dans une autre dimension...

Nul doute, Stanley Kubrick y puisait abondamment !